Grégory Chiha

Textes

Il met en place, avec le temps et ses multiples productions, les pièces particulières d'un ensemble (il voudrait dire son œuvre) les pièces du Grand Jeu tragi-comique de son existence.
Il imagine souvent qu'à partir des grandes peintures de sa jeunesse - peintures qu'il montrera un jour – et qui sont des superpositions d'images qui brouillent et qui dévoilent à la fois, il devrait en arriver à peindre un visage, la chose la plus banale et la plus difficile qui soit . Partir du chaos , du magma contradictoire des apparences pour parvenir à la vérité d'une image simple...
Mais ce fil d'Ariane ne l'a pas conduit pas forcément là où il l'imaginait. Travaillant au jour le jour en suivant son intuition, dans une posture qu'il assume totalement d'artiste romantique, il n'exécute pas les étapes d'un projet élaboré à l'avance. À quoi bon, au fond, réaliser une « idée », peindre ou fabriquer ce qui n'a pas besoin d'être mis en forme pour exister ? Il sonde la matière... échoue très souvent : ce sont les mots qu'il utilise , et dans ses métaphores marines on retrouve l'attitude de l'homme qui ramasserait sur une plage ce varech qui vient des profondeurs de la mer, terme qui aurait donné « vrac ». C'est le vrac des séries différentes qui se succèdent, avec des dispositifs assez simples et qu'un œil peu attentif pourrait par juger dénuées de lien. Mais la figure humaine est toujours présente, et dans un rapport de tension avec l'espace qui l'environne.
Ce ne sont pas des variations sur le thème classique depuis la Renaissance du « portrait dans un paysage », où le paysage met en valeur et expose l'être humain, c'est un conflit entre une intériorité et un monde alentour. Dans le projet baptisé justement Intérieur, il joue sur le mot puisqu'un « intérieur » peut être entendu comme un « chez-soi », visible et exposé pour les autres et qui par conséquent ne relève guère de l'« intériorité ». Si son projet se réalise un jour, il aimerait tapisser un appartement de papiers peints de son invention, où les motifs, au lieu des bouquets de fleurs et des scènes champêtres, seraient des scènes de guerre ou de massacre dissimulées dans les habituelles guirlandes et autres décorations, scènes que le spectateur distrait ne percevrait pas immédiatement. Dans les peintures de 2015, les Rêveurs aux yeux fermés sont envahis par des images au contraire paisibles voire idylliques, mais dans un espace vide. Son travail se joue là : ces derniers tableaux devraient être accrochés sur les murs inquiétants de cet appartement, comme si la peinture devait être l'expression de cet impossible aller-retour entre soi et le monde.
mai 2015[/i]

J'ai longtemps estimé que le sujet de tout mon travail résidait dans l'impossibilité  de la représentation ou tout au moins dans une retenue face aux images . Il y a une joie dans les images, trop, peut-être. Si des séries différentes ont tourné autour de ce point, si j'ai toujours tempéré ma propension à feindre, à imiter les apparences des choses, si j'ai invariablement introduit dans toutes mes images des contre-points où le spectateur se perd dans la matière, j'en suis arrivé à reconnaître dans ces séries , au fil du temps, les pièces d'un puzzle qui semble aujourd'hui constituer une vision plus nette : disparition.
juillet 2014[/i]




Imaginons, peut-être au temps de Cook ou de La Pérouse un navire européen pris dans une tempête tropicale et dont le capitaine aurait choisi de jeter par-dessus bord tous les poids inutiles afin de lâcher du lest. Parmi les poids inutiles, boulets et autres barils de biscuits : des livres. Des indigènes, retrouvant le lendemain des caisses entières de ce que la civilisation a fait de mieux s'en seraient servi pour l'usage le plus indigne auquel la nature nous contraint chaque jour , usage ou plutôt contrainte universellement répandue : sans doute pour nous rappeler au travers de la misère de notre corps toute la misère de notre existence et action qui vaut en elle-même toutes les maximes des plus profonds moralistes.
Parions que l'un de ces indigènes, intrigué par la matière de l'un de ces objets (on ne peut plus dire livre, puisqu'il n'en a pas la moindre idée) se soit préoccupé de les faire sécher au feu de son bivouac et que par hasard l'un d'eux se soit enflammé. L'accident est fâcheux : la cendre est sans intérêt pour l'usage préconisé par les sages de la tribu. Mais notre indigène, pourtant relégué à des tâches subalternes, rêveur parce que désoeuvré, incapable d'imaginer la littérature mais retrouvant l'Art par le charme du matériau en viendrait à tailler par le feu les visages de ces hommes aperçus au loin, au moment de la tempête, sur leurs vastes pirogues aux grandes voiles carrées.
Tout ce que je montre ici est le résultat de ce « dés-oeuvrement », une œuvre qui le deviendrait parce qu'elle cesserait de l'être.
juillet 2014[/i]




« Or, au moment où se passait ce que je raconte, une facilité déplorable, qui est toujours le premier signe de la décadence des arts, régnait à Venise. Pippo, soutenu par le nom qu'il portait, avec un peu d'audace et les études qu'il avait faites, pouvait aisément et promptement s'illustrer ; mais c'était là précisément ce qu'il voulait éviter. Il eût regarder comme une chose honteuse de profiter de l'ignorance du vulgaire ; il se disait, avec raison, que le fils d'un architecte ne doit pas démolir ce qu'a bâti son père, et que, si le fils du Titien se faisait peintre, il était de son devoir de s'opposer à la décadence de la peinture. »
Alfred de Musset,Le Fils du Titien.




« Il n'est pas un endroit sur terre, sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec indifférence, qui n'ait été consacré dans la vie d'un homme et ne se peigne dans ses souvenirs ; car, pareils à des vaisseaux délabrés, avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un débris de nous-mêmes sur tous les écueils. »
Alfred de Vigny, Cinq-Mars




Papier imprimé à l'aide de plaques de lino gravées.

Les principes formels et décoratifs sont respectés mais pas la joliesse des images. Au lieu des scènes champêtres, les destructions de la guerre. J'aimerais réaliser un projet qui peut-être un jour aboutira : tapisser tout un appartement avec pour chaque pièce tout le non-dit des lieux. « Intérieurs », titre de la série, c'est aussi bien l'intérieur, comme on dirait vulgairement la « déco » que l'intériorité de l'âme humaine...
Là, voici un prototype pour un salon par exemple, ce n'est pas le repos escompté : des soldats à la place des bergères et du fil de fer barbelé à la place des guirlandes de fleurs ; d'où ce titre de Salon de la Guerre, qui évoquera pour vous j'en suis sûr cette salle de Versailles, palais qui est le modèle de la beauté à la française.

Juillet 2014




APOPHTEGMES

Que ceux qui achètent mes tableaux ne découvrent que bien plus tard ce qui s'y cache.

L'art moderne a sonné le glas de la peinture d'histoire ; mais aujourd'hui les artistes sont toujours obligés de raconter, directement ou pas, des histoires. On n'y échappe pas.

On ne s'est jamais aussi peu intéressé à l'Art, surtout chez ceux qui disent s'y connaître. S'intéresser à l'art veut dire aujourd'hui s'intéresser à ce que cela raconte, c'est-à-dire à ce que l'on croit être le fond. Cette recherche du fond et ce dédain pour la forme aboutissent à l'ignorance de l'un et de l'autre.

Ma peinture est un film composé de deux images qui, à force de tourner en boucle finiraient par se superposer. Le début et la fin en même temps.

Un ami me demandait comment je pouvais passer autant de temps à peindre alors que les convenances d'aujourd'hui imposent de ne pas trop en faire. C'est juste par désœuvrement, ai-je répondu.

Désoeuvré : non que je n'aie pas d'autres occupations, mais l'idéal d'aujourd'hui c'est de travailler à ne plus avoir d'ouvrage... ou oeuvrer à ne plus faire quelque chose.

L'atelier d'artiste n'est plus un lieu de création mais un showroom, pour des artistes sans œuvres pensionnés par des puissants qui eux-mêmes veulent avoir des « entreprises sans usines ».

Du temps de la Renaissance en Italie, les artistes ont commencé à se libérer des corporations, c'est-à-dire du bas-monde de la marchandise. Au XXe s. pour survivre, ils y sont retournés.

L'Art est redevenu une marchandise, ce qu'il n'avait jamais cessé d'être mais qu'on avait oublié.

Quand le nouveau est déjà périmé.

L'avancée majeure de mon travail, c'est que je vois plus clairement que je dois m'y mettre.

Travailler sérieusement ! donc arrêter de peindre... mais je crois que j'en suis incapable.

Apophtegme : aimant ce mot et cédant à toute séduction, il me vient à l'idée d'en écrire. Trait dominant de notre époque : lire l'étiquette et ignorer le produit.

Des textes brefs, à l'opposé de la durée mon travail de peinture. Ramasser une idée. N'y mettre que l'essentiel.

Ces mots ne sont pas un programme ou un résumé de ma peinture. La peinture est encore plus lapidaire : en un clin d'oeil tout y est.

Celui qui s'occupe de mon site veut mettre en défilement mes reproductions. Ce qui me gêne c'est que ma peinture ce n'est pas du cinéma.

Le cinéma est une hypnose, la peinture une sidération.

Ce matin, à la radio, un photographe célèbre dit que sa vocation de départ était la peinture, mais qu'il y avait renoncé parce que c'était long et difficile.

Long et difficile : alors je m'y intéresse. Pas un travail d'exécution, long parce que fastidieux, mais de concentration.

Ne rien y connaître c'est d'abord imaginer qu'on peut peindre comme on ferait la vaisselle.

Balzac, dans la Rabouilleuse montre un peintre dont le travail lui laissait tout loisir de penser à autre chose. Mais va-t-on imaginer un acrobate penser à autre chose qu'à se corde raide ?... Sinon il tombe. Beaucoup se sont déjà écrasés au sol mais personne ne s'en est rendu compte.

Disparition, encore : faire de la peinture, c'est convoquer un art qui a déjà disparu.

Juin 2014[/i]




François BOUCHER (1707 – 1770. Peintre favori de la Pompadour, connu pour ses scènes mythologiques et pastorales aux connotations lascives ou érotiques.
Cette série a été baptisée du nom de ce peintre, même si d'autres artistes du passé (Longhi, Watteau, Théodore Rousseau) sont ou seront convoqués.
Ces images, viennent recouvrir d'autres images, actuelles, celles de la guerre, du pourrissement et du désastre.

Boucher, un nom étrange pour le peintre de la chair, qui chez lui n'était pas violence brutale mais au contraire douceur et plaisir. Mais le nom, avec toute sa cruauté, reste.
Il y a aussi ce film de Claude Chabrol [i]le Boucher (1969)[/i], où le personnage joué par Stéphane Audran comprend qui est l'assassin dans une scène où, dans le champ de la caméra, apparaît une revue d'art de l'époque consacrée à Jérôme Bosch.

Juillet 2014[/i]

 

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