Grégory Chiha


Têtes brûlées



"Livres brûlés, "(dimensions variables)

« Le jardin dévasté, les calices et les autels profanés, les Huns entrèrent à cheval dans la bibliothèque du couvent, déchirèrent les livres incompréhensibles, les abominèrent et les brûlèrent, craignant peut-être qie les lettres ne recelassent des blasphèmes contre leur dieu, qui était un cimeterre en fer. Palimpsestes et codex brûlèrent, mais au cœur du bûcher, au milieu de la cendre, demeura presque intact le livre douzième de la Civitas Dei , qui rapporte que Platon enseigna à Athènes qu'à la fin des siècles toutes choses reprendront leur état antérieur, et que lui, à Athènes, devant le même auditoire, enseignera de nouveau cette doctrine. »
Jorge Luis Borges, Les Théologiens.

Imaginons, peut-être au temps de Cook ou de La Pérouse un navire européen pris dans une tempête tropicale et dont le capitaine aurait choisi de jeter par-dessus bord tous les poids inutiles afin de lâcher du lest. Parmi les poids inutiles, boulets et autres barils de biscuits : des livres. Des indigènes, retrouvant le lendemain des caisses entières de ce que la civilisation a fait de mieux s'en seraient servi pour l'usage le plus indigne auquel la nature nous contraint chaque jour , usage ou plutôt contrainte universellement répandue : sans doute pour nous rappeler au travers de la misère de notre corps toute la misère de notre existence et action qui vaut en elle-même toutes les maximes des plus profonds moralistes.
Parions que l'un de ces indigènes, intrigué par la matière de l'un de ces objets (on ne peut plus dire livre, puisqu'il n'en a pas la moindre idée) se soit préoccupé de les faire sécher au feu de son bivouac et que par hasard l'un d'eux se soit enflammé. L'accident est fâcheux : la cendre est sans intérêt pour l'usage préconisé par les sages de la tribu. Mais notre indigène, pourtant relégué à des tâches subalternes, rêveur parce que désoeuvré, incapable d'imaginer la littérature mais retrouvant l'Art par le charme du matériau en viendrait à tailler par le feu les visages de ces hommes aperçus au loin, au moment de la tempête, sur leurs vastes pirogues aux grandes voiles carrées.
Tout ce que je montre ici est le résultat de ce « dés-oeuvrement », une œuvre qui le deviendrait parce qu'elle cesserait de l'être.

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